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Les archives Pierre Beeckmans

Un nouveau regard sur la communauté juive et la persécution des Juifs en Belgique

Les recherches relatives à la communauté juive et à la persécution des Juifs en Belgique ont connu une accélération ces dernières années. L'absence d'une série d'archives cruciales, en l'occurrence celles de la Sipo-SD en Belgique et de la section anversoise de l'Association des Juifs en Belgique ont rendu les recherches difficiles. Dans le même temps, il y a des archives qui ont été insuffisamment exploitées jusqu'à présent. Les archives de Pierre Beeckmans en constituent un bel exemple. Elles font partie des pièces à conviction relatives aux affaires de collaboration avec les autorités occupantes pendant les années 1940-1944.


Entre la fin des années 1950 et 1961, l'Auditorat-général a transmis ces pièces à conviction aux Archives générales du Royaume. Il s'agit, au total, de 1089 dossiers numérotés (y compris un certain nombre de fichiers et de fardes). En 1993, les Archives générales du Royaume ont à leur tour transféré ces archives au CEGES. Après que d'autres unités archivistiques de la collection des pièces à conviction ont été inventoriées de façon détaillée, l'inventaire des archives Beeckmans est désormais accessible.


Biographie Pierre Beeckmans

Pierre Beeckmans est né à Gooik, dans le Brabant, le 10 août 1894. Il a effectué ses humanités modernes au collège Sint-Aloysius à Ninove. Durant la Première Guerre mondiale, il a été soldat sur le front où il a été blessé. Vers la fin de la guerre, il s'est porté candidat comme officier de réserve. Il devient finalement, par le biais du cadre de réserve, lieutenant dans l'infanterie. Immédiatement après la guerre, il fait partie des troupes belges d'occupation en Allemagne.

 

Sur base de ses archives, le curriculum de Pierre Beeckmans comprend une série de lacunes. On ne peut parler d'une carrière linéaire. De 1919 à 1920, il travaille comme employé intérimaire aux chemins de fer. Selon ses propres dires, il quitte cet emploi du fait du salaire trop faible. Entre-temps, il se marie le 11 octobre 1919. Le couple a deux filles et s'installe à Anvers dans le courant des années 1920, plus précisément dans la Korte Leemstraat, un quartier à forte concentration juive. Bien qu'issu d'un milieu catholique, Beeckmans travaille comme chef de service des départements publicité et vente du journal libéral anversois De Nieuwe Gazet. Ce qu'il a fait durant la période 1921 – novembre 1927 demeure obscur. Le 26 mars 1929, il devient également agent de publicité en tant qu'indépendant.

 

Comment un belgiciste est devenu nationaliste flamand

Initialement, Pierre Beeckmans est un nationaliste belge très clairement orienté à l'extrême droite. Il rédige généralement sa correspondance en français et est membre de plusieurs associations belges d'anciens combattants: la Fédération nationale des anciens combattants / Nationaal Verbond van Oud-Strijders, les Croix de Feu / Vuurkruisers, l'Amicale des officiers de la campagne 1914-1918, l'Union nationale des officiers invalides de la guerre (UNOIG) et Mars et Mercure (Cercle industriel et commercial des ex-officiers et officiers de Réserve).

 

À partir des années 1930, Pierre Beeckmans est séduit par les sirènes d'Ordre nouveau. En 1933, il rejoint la Ligue nationale corporative (LINACO) / Nationaal Corporatief Arbeidsverbond (NACO) de l'industriel anversois Charles Somville et de l'avocat anversois René Lambrichts. Somville préside la section anversoise de Mars et Mercure dont Beeckmans a été le secrétaire durant la période 1931-1933. En 1933, Beeckmans est également membre fondateur de la sa Les Éditions belges / De Belgische Uitgaven qui éditent les publications de LINACO. Bien que LINACO ait une forte connotation anti-juive, cela n'empêche pas Beeckmans d'être, durant la période 1933 – novembre 1934, correspondant belge pour l'agence de publicité allemande de Rudolf Mosse, lui-même d'origine juive.

 

En 1936, Pierre Beeckmans entre en conflit avec l'organisation patriotique, l'Amicale des officiers de campagne 1914-1918. Bien que toujours militant de LINACO, il rejoint la Verbond der Vlaamsche Oudstrijders (VOS – Ligue des anciens combattants flamands) pour devenir membre de la Vlaamsche Vereeniging voor Reserve-Officieren (VVRO – Association flamande des officiers de réserve) en avril 1938. Son intérêt apparent pour la “cause flamande” et le nationalisme flamand sont sans doute autant liés à la recherche de partis d'ordre nouveau que de… clients pour son agence de publicité. Ainsi fournit-il, à partir de 1938 environ, les annonces pour la revue du VVRO, Weerkracht en Volk (1938-1940). En juillet 1937, il a également accepté de placer des annonces pour la revue anti-juive, Volksverwering, créée la même année par René Lambrichts et organe de l'organisation homonyme. En partie du fait de divergences internes, LINACO a périclité au cours de l'année 1936.

 

Durant la mobilisation de 1939, Pierre Beeckmans s'est porté volontaire, notamment parce que, du fait de la guerre, son agence de publicité bat rapidement de l'aile. En tant que commandant de compagnie – lieutenant de la 1ère Compagnie du 2e régiment Cycliste frontière, il a participé à la campagne des 18 jours. Du 28 mai à début juin 1940, il est prisonnier de guerre. La Seconde Guerre, à l'instar de la Première, a miné sa santé. Selon son témoignage, il a dû effectuer le 24 mai, une contre-attaque entre Harelbeke et Kuurne. Au cours de celle-ci, les bombardements ont été si violents qu'il en est devenu une “loque humaine” et n'a pu poursuivre son service qu'au prix de gros efforts. De retour de captivité, son médecin a diagnostiqué un affaiblissement cardiaque et lui a prescrit le repos nécessaire.

 

Via la “Volksverwering”

La profession d'agent publicitaire n'offre que peu de perspectives enviables en temps de guerre. Plusieurs des anciens commanditaires de Pierre Beeckmans, tels la VVRO, ont dû cesser leurs activités, d'autres sont moins enclins à faire encore de la propagande ouverte dans des revues, d'autres encore ont fermé leurs portes. Après quelques semaines d'inactivité, Beeckmans sollicite son adhésion au VNV le 16 août 1940. Quelques temps plus tard, il croise à nouveau René Lambrichts, ce qui le conduit sur la voie de la Volksverwering – dont, malgré son attitude anti-juive, il n'était pas membre avant-guerre – et de l'Algemeene SS-Vlaanderen.

 

À partir d'octobre 1940, Pierre Beeckmans collecte comme recruteur des annonces pour la Volksverwering et, à partir du 9 novembre, il est officiellement mentionné comme responsable de la publicité pour le journal. Cela ne semble cependant pas lui rapporter suffisamment car quelques mois plus tard, il offre ses services à la direction du VNV de l'arrondissement d'Anvers “pour un emploi temporaire dans un service de l'État, de la Province ou de la Commune”. René Lambrichts et la Sipo-SD ont autre chose en vue pour lui. Lorsque le 28 février 1941, la s.a. Uitgeverij Volksverwering est créée, Beeckmans est désigné comme administrateur. Quelques mois plus tard, le 6 mai 1941, il est officiellement désigné comme responsable de l'administration de la Volksverwering et perçoit un salaire fixe.

 

Vers la collaboration

En mars 1941, la Volksverwering crée, avec l'aide de la Sipo-SD, la Centrale anti-juive pour la Flandre et la Wallonie (Landelijke Anti-Joodse Centrale voor Vlaanderen en Wallonië). Cette création se fait vraisemblablement sur base de l'exemple de l'Institut zur Erforschung der Judenfrage créé le 26 mars de la même année sous la tutelle de l'idéologue nazi Alfred Rosenberg. Ce dernier est à la tête de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) créée en 1940. L'ERR collabore étroitement avec la Sipo-SD et est responsable, dans les régions occupées, de la collecte et de la confiscation des bibliothèques et œuvres d'art appartenant aux Juifs, francs-maçons et à ceux qui sont considérés comme des ennemis de l'idéologie nationale-socialiste.

 

La Centrale anti-juive pour la Flandre et la Wallonie est une espèce de bureau d'étude et de documentation, probablement une Hohe Schule en devenir de la ERR, étudiant la “question juive”, organisant des recherches sur “l'influence juive” et proposant des “mesures pratiques” pour démanteler cette “influence”. Dans la pratique, cela signifie que cette Centrale établit un fichier des habitants juifs. Pour ce faire, elle se base sur les registres de juifs établis par les administrations communales à la demande de l'occupant. En outre, la Centrale est devenue en quelque sorte la plaque tournante pour la dénonciation de Juifs qui ne se soumettent pas aux ordonnances allemandes. Dans la foulée, un contrôle des Juifs a été instauré en août 1941. Ses membres – environ 25, presque exclusivement actifs dans le Grand-Anvers – ont pour tâche de parcourir les rues à la recherche de Juifs qui ne se soumettent pas aux ordonnances allemandes. Tous les renseignements sont transmis pour information à la Sipo-SD.

 

Ce qui caractérise les organisations de collaboration comme la Centrale, c'est qu'elles sont logées dans une “habitation juive” confisquée, et plus précisément au siège de l'organisation internationale de coordination de réfugiés, BELHICEM (1939-1940) située à la rue Philippe de Champagne, à Bruxelles. En mars 1943, la Centrale a déménagé à l'avenue Louis Lepoutre à Bruxelles et elle a été – en concertation avec la Sipo-SD – transformée en Bureau des études raciques et généalogiques (Bureau voor ras- en Sibbekundige Opzoekingen).

 

Pierre Beeckmans devient le dirigeant de la Centrale. Il dispose de deux employés dont l'Anversois Maurice Buffet, musicien de la même génération, membre avant-guerre déjà de la “Volksverwering” et, durant l'occupation, de l'organisation anti-maçonnique, L'Épuration (De Bezem). Tout comme Beeckmans, il est membre de la SS. Par la suite, sa fille Maria, âgée de 18 ans, a également travaillé à la Centrale.

 

La tâche de Pierre Beeckmans consiste principalement à établir des statistiques sur la communauté juive de Belgique sur base des registres de Juifs et des listes de membres de l'Association des Juifs en Belgique (Vereeiniging van joden in België), effectuées à la demande des Allemands. Il établit ensuite, en tant que responsable du Bureau des études raciques et généalogiques, des dossiers portant sur des personnes qui déclarent ne pas être d'origine juive ou qui, en tant que non-juif, ont épousé des Juifs. Lorsque les déportations de Juifs commencent, il se rend régulièrement à la caserne Dossin à Malines, d'où partent les convois. Selon des témoignages d'après-guerre, Beeckmans y apparait à chaque fois avec des listes qu'il contrôle. C'est lui également qui décide si quelqu'un est ou non d'origine juive et vérifie si quelqu'un a ou non contracté un “mariage mixte” ce qui signifie en principe qu'il/elle n'est pas déporté(e).

 

À la Libération, Pierre Beeckmans prend la fuite en Allemagne où il poursuit son travail pour la Sipo-SD. Il est arrêté le 23 mai 1945. Lors du procès de groupe contre la Volksverwering, il est condamné à mort, un jugement confirmé en appel. Le 7 juin 1952, il bénéficie d'une grâce sur base d'un avis motivé et est libéré le 16 avril 1960.

 

Les archives

Les archives comportent 8 mètres courants, soit initialement 151 dossiers et fichiers numérotés de 350 à 500. Une série de volumes font défaut. Nous en ignorons la cause.

 

Il s'agit en fait de trois types d'archives. Tout d'abord les archives personnelles de Pierre Beeckmans qui concernent ses activités professionnelles, sa carrière en tant qu'officier de réserve, son militantisme anti-juif et ses activités en tant que directeur de la Centrale anti-juive et du Bureau des études raciques et généalogiques. Dans le cadre de la persécution des Juifs, nous y trouvons des données sur les activités de Beeckmans en tant que membre et responsable de l'administration de la Volksverwering, des fichiers d'entreprises juives, des listes de membres par famille de l'Association des Juifs en Belgique, des statistiques de Beeckmans concernant la communauté juive en Belgique et quelque 800 dossiers individuels de personnes déclarant ne pas être d'origine juive (il s'agit généralement de mariages mixtes).


Formulaire de l'Association des Juifs en BelgiqueLes formulaires de membres de l'AJB établis par famille méritent une attention particulière. Comme ils sont classés par ville et, dans ce cadre, par ordre alphabétique et par rue, ils permettent d'établir une carte de la communauté juive de Belgique. En outre, les formulaires contiennent également des données sur la nationalité, le pays d'origine et la profession. Elles permettent également de repérer qui a, en définitive, été déporté et qui ne l'a pas été.

 

Les archives Beeckmans comprennent ensuite des archives juives confisquées. Ces documents ont été saisis pendant les actions de la Sipo-SD contre des organisations, aux sièges des associations juives en Belgique et dans le Nord de la France en 1940. Il s'agit en grande partie des archives de l'association juive de réfugiés, BELHICEM (1939-1940), et des archives du bureau des migrations - Fonds national juif (FNJ) – Keren Kayemeth Leisraël (KKL) (Palestina-Amt Joods Nationaal FondsJNF) (1934-1940). On peut en déduire qu'il s'agit des archives quasi complètes de BELHICEM. Outre des dossiers individuels à propos de réfugiés juifs, des statistiques et des listes de juifs immigrés, de l'échange de correspondance, des dossiers financiers et des interventions auprès de la Sûreté de l'État, on y trouve d'intéressants rapports et notes sur la situation des réfugiés juifs à l'étranger (en particulier en Italie, au Luxembourg, Amérique du Sud, France, protectorat de Bohème-Moravie, Suisse et Angleterre). L'organisation sioniste Palestina Amt a réparti les premiers certificats britanniques pour l'immigration (légale) vers la Palestine tandis que le Fonds national juif a pour objectif “d'acheter des terres en Palestine en tant que propriété inaliénable du peuple juif”. Sur base de ce point de vue, nombre de sionistes se sont formés en Belgique pour devenir agriculteurs dans l'espoir de pouvoir ainsi, via le Palestina-Amt, émigrer en Palestine. Des ingénieurs et des travailleurs diplômés ont également tenté leur chance. Les archives se composent de quelque 170 dossiers individuels contenant souvent des lettres de recommandations d'agriculteurs “autochtones” locaux, de même que des rapports de réunions du “commissariat” de Keren Kayemeth Leisraël (1935-1940). Enfin, on trouve également dans le fonds Beeckmans des archives de la société culturelle israélite séphardite de Bruxelles (1928-1932) et de l'Association des femmes sionistes “Wizo” (Anvers, 1937-1938), de la correspondance de l'Office juif de presse et de Documentation (Bruxelles, 1937-1938) et des listes fragmentaires et non datées de diverses organisations juives anversoises tels le Achiduth, cercle de jeunesse sioniste et du Histadruth Haschomer Hatsair.

 

La présence de ces archives juives atteste notamment de ce que Pierre Beeckmans a été impliqué dans l'élaboration du rapport de janvier 1942 émanant du chef du Sipo-SD en Belgique, Ernst Boje Ehlers, Sonderbericht. Das Judentum in Belgien. On y trouve notamment un aperçu du fonctionnement des associations juives.

 

La dernière partie des archives émane d'Émile Digneffe (1858-1937), bourgmestre libéral de Liège (1921-1928) et président du Sénat (1932-1934). On y trouve des informations sur des organisations nationalistes belges et anti-communistes. Difficile de savoir comment ces documents ont atterri dans les archives Beeckmans. Il s'agit probablement du résultat d'une des actions de pillage de la Sipo-SD.

 

On peut considérer que d'autres fonds d'archives contiennent également des documents qui, à l'origine, faisaient partie des archives Beeckmans. Nous songeons par exemple aux archives partielles de l'Auditorat général (AA 1912) conservées au CEGES et où se trouvent des pièces à conviction relatives à la Volksverwering où figurent quantité de documents d'associations juives. Bien évidemment pour avoir un meilleur aperçu des activités de Pierre Beeckmans, il convient également de consulter son dossier auprès de l'Ancien Auditorat général, dossier qui fait partie du procès de la Volksverwering.

 

Lieven Saerens 

 

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