Les archives photographiques de l’agence SIPHO

Un fonds bien plus complexe qu'il n'y paraît Depuis 1998, le CEGESOMA s'est lancé dans la digitalisation systématique du fonds photographique SIPHO (formule abrégée de “Service International Photographique”) dont il est dépositaire depuis 1970. À terme, ce sont 300.000 clichés relatifs aux actualités belges et étrangères des années 1930 et 1940 qui seront ainsi rendus accessibles via le site Internet du CEGESOMA. Certes, ces images connaissent aujourd'hui déjà un important succès en tant que matériel illustratif au sein de diverses publications médiatiques ou scientifiques. Cependant, pour être exploitées comme des sources historiques à part entière, elles manquent encore d'une mise en contexte rigoureuse et approfondie.

Ce constat est d'autant plus fondé qu'il n'implique pas qu'une seule agence belge, mais tout un réseau international de la presse illustrée de la période de guerre. Loin d'être homogène, le fonds conservé au CEGESOMA rassemble ainsi des photos qui, en plus du cachet “SIPHO”, ont été estampillées par des agences non seulement belges mais également allemandes, françaises ou britanniques… Les légendes souvent partisanes rédigées dans des langues différentes, les éventuels cachets de services de censure témoignent des trajectoires variées des clichés photographiques assemblés dans ce fonds documentaire. L'hétérogénéité de cette collection suscite à tout le moins nombre de questions sur la nature des activités de l'agence SIPHO avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur les types de relations, plus ou moins exclusives, qui l'ont liée à d'autres organes de la presse illustrée belge et étrangère.

Les débuts d'une petite agence juive, puis belge

Image du film 'Sieg im Westen'
Image du film 'Sieg im Westen' qui met en scène des soldats allemands attaquant la ligne Maginot. Janvier 1941.
C'est le 12 mai 1933 qu'est constituée la Société Anonyme SIPHO dont l'établissement est fixé au 32, rue de l'Amazone à Saint-Gilles. Le 12 août 1938, l'agence de presse est vendue par le groupe Glikman-Kopiloff au groupe Vinckenbosch-Buisseret. Dès septembre 1938, Louis Timmermans assure les fonctions de directeur de l'agence de presse. Avant-guerre, la modeste agence de presse se consacre essentiellement à la vente en Belgique de photographies provenant de correspondants étrangers principalement français, anglais, hollandais et allemands. SIPHO entretient notamment des contacts étroits avec l'agence berlinoise ATLANTIK dirigée par le Docteur Hermann qui prendra par la suite la tête du Referat Bildpresse de Berlin. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'agence de Timmermans suscite déjà la méfiance de la part de certains membres de l'“Association des Reporters-Photographes de la Presse Belge”.

Ces craintes s'avèreront rapidement fondées. Dès juillet 1940, SIPHO peut reprendre du service car elle figure désormais parmi les organes agréés par la Proganda Abteilung (PA) au même titre que les agences SADO et GRAPHOPRESSE, rejointes en janvier 1941 par le Service photographique de l'agence BELGA-PRESS créée par l'Occupant allemand. Ces trois, puis quatre, organes de presse détiennent dès lors le monopole des photos d'actualité pour la Belgique et le Nord-Pas-de-Calais. Parallèlement à cette situation, la section “Presse illustrée” de la Propaganda Abteilung, dirigée par le Sonderführer Marx (puis Quadflieg) assure deux fonctions essentielles: d'une part, le contrôle quotidien des images fournies par les agences agréées et destinées à la publication et d'autre part, la diffusion d'images allemandes dans la presse belge. SIPHO devient ainsi le correspondant exclusif en Belgique des agences allemandes ORBIS, ATLANTIK et TRANSOCEAN, des firmes londoniennes THE TOPICAL PRESS AGENCY, LONDON NEWS AGENCY et PHOTOS PICTORIAL PRESS, et le correspondant régulier des agences françaises LAPI et DNP.

Ascension et prospérité à la faveur de l'OccupationÀ en croire le témoignage des employés de SIPHO, Louis Timmermans se rend quotidiennement dans les locaux de la PA afin de soumettre les photos de son agence à la censure préalable de Marx. Grâce aux liens étroits qui unissent progressivement le Sonderführer et le directeur d'agence, SIPHO jouera de plus en plus sûrement le rôle d'intermédiaire entre la PA et les organes de presse belge. Plusieurs pièces de correspondance montrent ainsi que SIPHO était habilitée à rappeler aux journaux l'obligation de se faire l'écho de certains reportages ou à reprocher à d'autres la publication de photos sans autorisation explicite de la PA. C'est dans ce contexte de connivence que Louis Timmermans semble avoir été associé à l'acquisition plus ou moins coercitive d'archives photographiques de deux agences belges que sont KEYSTONE et ACTUALIT.

Dans le premier cas, Paul Polinet déclare le 5 mars 1945 que lors de la levée du séquestre allemand sur les photos de l'agence KEYSTONE, dont il est le directeur, il aurait constaté la disparition d'archives relatives aux “marines de guerre, aviation militaire, tous les documents sur le nazisme en Allemagne depuis 1933 jusqu'en 1939, de même toutes les archives concernant Mussolini et le fascisme en Italie”. Au terme de cette déposition, Paul Polinet formule l'hypothèse selon laquelle ces photographies auraient été versées aux archives SIPHO. La présence largement minoritaire d'images estampillées par cette agence au sein du fonds du CEGESOMA permet de penser que les archives photographiques de Paul Polinet n'ont pas été intégrées dans les collections SIPHO ou lui ont été restituées.

Pour sa part, Georges Champroux, directeur de l'agence ACTUALIT, témoigne du fait qu'au cours de la première année d'Occupation, Louis Timmermans et un officier de la PA se sont rendus à son domicile et ont emporté une cinquantaine de boîtes d'archives photographiques. “Pendant près de deux ans, j'ai fait traîner les négociations que m'imposait Marx. J'étais convoqué au siège de la PA rue Guimard. Le sieur Timmermans assistait aux négociations. C'est sous l'emprise de la contrainte morale que je fus forcé le 29 juillet 1943 à signer l'acte de vente de mes archives”. Les archives conservées au CEGESOMA assoient non pas la véracité, mais la vraisemblance d'une partie de cette déclaration puisque l'on retrouve dans le fonds SIPHO un nombre important de photos des années 1930 estampillées par l'agence ACTUALIT, mais également une lettre envoyée par SIPHO le 15 octobre 1943 à Georges Champroux, attestant que “nous avons acheté l'entièreté de vos archives”.

Au-delà de ces deux cas particuliers, il est un fait avéré que SIPHO connaîtra un essor significatif à la faveur de l'Occupation. Le jugement du 20 avril 1946 rappelle à ce propos que “le chiffre d'affaire de la firme est passé de frs 129.830,15 pour les huit derniers mois de l'année 1940 à frs 1.409.164,36 pour l'année 1943 et à 1.518.305,95 pour les huit premiers mois de l'année 1944”. De 1939 à 1944, le personnel de SIPHO passe de 2 à 20 employés. Cette croissance spectaculaire s'explique notamment par le fait que SIPHO diversifie ses activités: en plus de vendre des photos belges et étrangères, l'agence se met désormais à la production de reportages photographiques. Après avoir été appuyé par la PA, Jean Crommelynck est le premier photographe engagé par SIPHO. Suivront Désiré Alexis, Jean Van Bruyssel, Jacques Vriens, Edouard Cluytens, Louis Leblois et Laurentius Vergauwen.

Les liens entre l'agence SIPHO et la puissance allemande ne seront jamais aussi évidents que le 28 janvier 1943, jour du rachat de l'agence belge par la “Verlag Atlantic-Orbis” entretemps fusionnée et toujours dirigée par le Dr Hermann. Selon les termes du directeur de l'agence SADO, Léonid Itin, SIPHO devient alors une “entreprise allemande camouflée sous des dehors belges”.

Le 20 avril 1946, le Conseil de guerre de Bruxelles reconnaît Louis Timmermans et la plupart des photographes ayant travaillé pour SIPHO coupables d'“avoir méchamment ou sciemment dirigé, pratiqué par quelque moyen que ce soit, provoqué, aidé ou favorisé une propagande dirigée contre la résistance à l'ennemi ou à ses alliés…”. En corollaire à ce jugement, le Conseil de guerre prononce également “la confiscation du matériel de laboratoire et de photographie, du matériel de bureau et des archives photographiques de l'agence SIPHO”.

Un “petit monde” à découvrir, des réseaux à détricoterLes informations présentées ci-dessus proviennent essentiellement des archives de l'Auditorat militaire auprès du Conseil de Guerre de Bruxelles et de la correspondance de l'agence SIPHO conservée au CEGESOMA. Un intéressant mémoire de licence compense un tant soit peu le manque flagrant de travaux au sujet de la presse illustrée en Belgique occupée, mais ne peut naturellement lever toutes les incertitudes qui persistent à ce sujet. Il reste notamment à détricoter les liens qui unissaient les directeurs d'agence, les photographes et les officiers de la Propaganda Abteilung, notamment au travers de l'“Association générale des reporters photographes de la presse belge”. À dater du 29 novembre 1940, tout photographe belge ne peut exercer sa profession qu'en s'affiliant à la nouvelle “Association de la presse illustrée” (ou “Groupement de la presse illustrée”). Redoutable moyen de contrôle, cette association fonctionnera sous la présidence de Jan Buysse, puis d'Hendrik Selleslaghs, alors directeur du service photographique de BELGA-PRESS. Le personnel de l'agence SIPHO n'y sera pas étranger puisque le photographe Edouard Cluytens assurera la vice-présidence de l'Association et que Louis Timmermans y sera le délégué pour la section “Agences photographiques”.

Des recherches à haute valeur ajoutée…

Différents cachets d'agences de presse
Au verso de l'image, différents cachets témoignent du parcours de cette photographie particulière: légende rédigée par l'Associated Press Bild de Berlin, cachet de la censure allemande en Belgique, étiquette de l'agence Sipho. Autant de paramètres qui guident la prise en considération de cette image comme source historique à part entière.

La mise au jour de tels réseaux inter-personnels mériterait assurément que l'on poursuive les recherches en ce domaine. Les archives du séquestre n'ont d'ailleurs pas encore livré tous leurs secrets et sont susceptibles de mieux faire connaître le fonctionnement de l'agence SIPHO et surtout la nature de ses relations avec les autres protagonistes de la presse illustrée belge et étrangère dans les années 1930 et 1940. Ces recherches revêtiraient non seulement une valeur en soi pour l'étude de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, mais permettraient également de mieux appréhender les documents iconographiques que recèle le fonds SIPHO. Actuellement, tout un pan de l'histoire de ces photos elles-mêmes nous échappe. Il serait tout à fait passionnant de guider l'interprétation des images en fonction non seulement de leur légende, mais également de leurs cachets successifs. À l'image du médiéviste qui, à partir de palimpsestes, retrace la trajectoire d'un manuscrit précieux.

Anne Roekens - Florence Gillet


8 / 7 / 2008  

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