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La problématique du genre au Congo belge. Un bilan du projet “Femmes en colonie”

Le projet “Femmes en colonie”, qui a eu cours de 2008 à 2011 au Cegesoma, a cherché à appréhender l'histoire coloniale de 1885 à 1962 au Congo, au Rwanda et au Burundi à travers le prisme du genre. L'objectif était de dresser un portrait collectif des femmes occidentales dans ces régions d'Afrique centrale, et de mesurer l'impact de la présence féminine européenne active dans le monde du travail sur la société coloniale, tant dans la vie quotidienne que sur le plan des orientations politiques.

Les résultats de cette recherche ont été partiellement présentés lors de communications dans des colloques en Belgique et à l'étranger, et dans une série de publications, dont certaines sont attendues prochainement. Nous évoquerons ici brièvement quelques éléments saillants apparus dans le cadre de cette étude.

 

Une démarche prosopographique, articulée autour d'une base de données reprenant près de 5500 noms d'Européennes actives au Congo belge et dans les territoires du Ruanda-Urundi, a permis de dresser un tableau beaucoup plus contrasté et varié du monde féminin occidental, mais aussi de la société coloniale tout entière, que ce que les publications scientifiques ont pu décrire, ou la mémoire collective en retenir. L'examen de l'ensemble des agents féminins de l'État fait en effet apparaître en filigrane une classe sociale de petits fonctionnaires et de colons aux revenus modestes, qui ne pouvaient se contenter d'un salaire pour répondre aux besoins quotidiens. Ceci s'éloigne fortement des clichés auxquels furent confrontés les anciens coloniaux revenus précipitamment en 1960.

 

Sœur missionnaire prenant soin de femmes et d'enfants congolais, hôpital de Stanleyville, entre 1942 et 1944. (photo collection André Cauvin, Cegesoma, n° 140.632)
Sœur missionnaire prenant soin de femmes et d'enfants congolais, hôpital de Stanleyville, entre 1942 et 1944. (photo collection André Cauvin, Cegesoma, n° 140.632)

L'examen des fiches matricule de près de 2200 femmes, salariées à un moment ou un autre par l'État colonial, témoigne en effet de l'existence d'un véritable corps d'agents temporaires, au statut précaire, souvent en concurrence avec la classe des 'Evolués' congolais. Une proportion significative de ces Européennes avaient quitté un emploi salarié ou une activité indépendante en Belgique pour suivre leur époux dans la colonie, et cherchaient à contribuer de la même manière aux revenus du ménage sur le sol africain. Certaines avaient également exercé une activité professionnelle en Afrique dans le secteur privé avant de postuler à l'administration. Il est probable que beaucoup le firent également après le contrat avec l'administration, mais nous perdons leurs traces dans les archives officielles.

 

Alors que ces femmes de milieu modeste furent actives dans l'administration dès l'entre-deux-guerres, une nouvelle cohorte d'Européennes apparut au sein de l'appareil de l'État pendant la Seconde Guerre mondiale, faute de renouvellement des agents masculins ou pour remplacer des Africains lettrés à des postes délicats (tel le service de la censure). Entre 1940 et 1945, les épouses, filles ou veuves de hauts fonctionnaires rejoignirent en effet celles des agents de rang inférieur au sein de ce que l'on baptisa les “Auxiliaires volontaires féminines”. Si la grande majorité de ces femmes de la classe moyenne quitta l'administration au sortir de la guerre, il semble qu'elles aient ouvert la voie à un emploi féminin plus stable et plus qualifié. Entre 1945 à 1960, l'observateur voit en effet débarquer au Congo de nombreuses assistantes sociales et enseignantes destinées les unes à travailler avec les épouses d'Evolués, les autres dans les écoles pour enfants européens. À ce propos, un lien très net peut être établi entre la croissance démographique occidentale et l'ouverture du marché du travail par l'administration aux agents féminins venus de Belgique.

 

La recherche ne s'est pas limitée aux laïques, car le monde missionnaire avait un poids déterminant dans le système colonial belge. Sans surprise, les religieuses, diaconesses et autres missionnaires protestantes se sont prioritairement consacrées au secteur de la santé et de l'éducation, mais elles furent également chefs d'ateliers, exploitantes agricoles ou maîtres d'œuvre de chantiers de construction ; elles furent donc aussi les employeuses de cohortes de travailleurs adultes et d'enfants, jouant de la sorte un rôle d'agent économique significatif.

 

Par ailleurs, dans le cadre de ces activités caritatives et économiques, ces missionnaires ont trouvé l'occasion de s'affirmer face aux autorités masculines, principalement missionnaires, et de participer à divers projets de l'État colonial. La question des liens entre les femmes missionnaires et le régime colonial méritait aussi un examen particulier. Nous avons d'abord appliqué cette problématique à l'État indépendant du Congo, en cherchant à voir de quelle manière les religieuses catholiques et les épouses de pasteurs protestants avaient perçu l'impact des politiques d'exploitation économique et de gestion des populations, et de quelle manière elles y avaient contribué. Il faudrait la poursuivre pour la suite de la période coloniale.

 

Cette recherche au long cours ouvre donc encore de nombreux champs d'analyse. Elle s'est avérée riche en enseignements, mais aussi en questionnements sur le système colonial en lui-même, débordant de la sorte assez largement de la problématique du genre.

 

Anne Cornet

23 / 7 / 2013

 

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