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À la recherche des enfants métis de Save

En marge du projet Femmes en colonie, l'attention du CEGES a été attirée par l'association d'anciens enfants de l'orphelinat de Save (Rwanda) sur un évènement particulier de notre histoire nationale et coloniale : le transfert et la prise en charge par des familles d'accueil de Flandre au tournant des années 1960 de 3 à 400 enfants métis de Save. Qui a pris cette initiative ? Quelles en furent les motivations ? Ces questions et beaucoup d'autres restent à ce jour sans réponses.

Orphelinat de Save
Orphelinat de Save. Années 1950. Collection Jacqui Goegebeur.
Les barrières tacites ou légales dressées dans les espaces colonisés entre Occidentaux et populations locales ne furent jamais totalement infranchissables. En témoignent l'existence, perçue comme problématique par les autorités coloniales, de ceux que l'on appelait des 'mulâtres'. Dans les territoires administrés ou colonisés par la Belgique en Afrique centrale, ces enfants vivaient généralement auprès de leur mère durant leur petite enfance. Au retour du père en Europe, ces enfants étaient généralement confiés à une institution missionnaire par le père lui-même ou par les autorités coloniales. En effet, les métis étaient considérés comme une catégorie de population 'à part' : ni Blancs, ni 'indigènes', ils devaient recevoir une éducation plus soignée et accéder à des postes plus conformes à leur 'statut' particulier (clercs, accoucheuses, etc.). Des pères choisirent cependant d'emmener leurs enfants métis en Europe.

 

Dans la région belge des Grands Lacs, les métis en bas-âge provenant du Rwanda, du Burundi et du Kivu étaient confiés à l'orphelinat des Sœurs blanches de la mission de Save. Cette institution, partiellement subventionnée par le gouvernement colonial, recueillait donc entre autres des enfants qui n'étaient à proprement parler orphelins ni de mère ni de père. Quand ils atteignaient l'âge de 12 ans, les garçons étaient séparés des filles pour être envoyés dans une institution tenue par des Frères Maristes (Byimana au Rwanda, Nyangezi au Kivu).

 

La problématique du métissage, et des troubles que celui-ci semait dans les esprits au sein d'un monde cloisonné et basé sur la ségrégation dite raciale, fait aujourd'hui l'objet de recherches historiques de qualité, ainsi que d'œuvres de création littéraires et cinématographiques, tout comme d'un travail de réappropriation de la mémoire. Des pans entiers de cette thématique demeurent néanmoins méconnus, en raison de la difficulté d'accès aux ressources documentaires.

 

Ainsi peu d'éléments sont à ce jour connus autour du transfert et de la prise en charge par des familles de d'accueil ou adoptives Flandre au tournant des années 1960 de 3 à 400 filles et garçons métis de Save. Il semble que le flou juridique entourant le statut des métis, les manifestations de rejet des populations locales à leur égard, associées aux troubles ethniques naissants dans la région des Grands Lacs, auraient poussé la responsable de l'orphelinat à organiser, de son propre chef ou en coordination avec les autorités belges, une 'évacuation' vers la métropole. Elle trouva un appui auprès d'un franciscain, qui facilita la recherche de familles d'accueil en Belgique.

 

Qui a pris l'initiative de déplacer ces enfants en Europe ? Quelles en furent les motivations ? Quelles furent les modalités de ce transfert ? Les mères furent-elles consultées ? Renoncèrent-elles à leurs droits maternels ? Ces questions, et beaucoup d'autres restent à ce jour en grande partie sans réponses. Aussi, un petit groupe de travail s'est-il mis en place pour réfléchir à cette problématique et envisager la mise sur pied d'un projet de recherches sur les “Enfants de Save”. Ce groupe réunit des représentants des Anciens de Save, du KADOC et du CEGES; en outre, le CEGES espère que le Musée royal de l'Afrique centrale se joindra au projet.

 

L'équipe s'est d'abord consacrée au repérage des sources archivistiques et à la vérification de leur accessibilité. Un certain nombre de dossiers nominatifs se trouvent au KADOC (Louvain) et aux Archives africaines (SPF Affaires étrangères). Étant donné le caractère éminemment sensible du sujet et ses implications intimes, personnelles et familiales, et compte tenu de la législation en vigueur sur la protection de la vie privée, l'accès aux dossiers personnels est problématique pour les chercheurs. Par contre, les personnes directement concernées (les anciens de Save) peuvent prendre contact avec les responsables des archives afin de vérifier s'il existe un dossier à leur nom, et le consulter.

 

Anne Cornet

17 octobre 2008

 

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