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Les Enfants de la Collaboration ou les archives de la Collaboration ?

Archives Leo Vindevogel

Une campagne promotionnelle exceptionnelle

Trois ans après la série flamande « Kinderen van de collaboratie », le 25 novembre 2020, la RTBF diffusait « Les Enfants de la Collaboration », un documentaire réalisé par Tristan Bourlard et Anne-Cécile Huwart et coproduit par la RTBF/Les Gens. Rarement un documentaire historique aura bénéficié d’une telle campagne promotionnelle : une petite trentaine d’articles en ligne ou dans des éditions papier de la presse écrite, plusieurs interviews radio, une présentation lors du journal télévisé le jour même de la diffusion. Difficile d’ignorer l’événement qui a d’ailleurs été suivi par 361.869 téléspectateurs, soit plus de 24 % de part de marché.

Une diffusion sur Canvas

Il est assez rare que des programmes télévisés diffusés dans une des communautés soient repris par l’autre. C’est pourtant ce qui s’est fait avec « Les Enfants de la Collaboration ». Diffusé en prime time sur la RTBF, le programme a ensuite été diffusé sur Canvas les 6 et 13 janvier 2021 ; la chaîne flamande ayant en effet scindé le programme en deux épisodes. Pour Canvas, cette diffusion s’inscrivait dans une certaine logique puisque cette même chaîne avait déjà diffusé toutes les séries « Kinderen van… ». Il n’empêche que le fait est assez rare pour qu’il soit souligné. Certes, le taux d’audience est inférieur à ce qu’il a été côté francophone mais il n’en reste pas moins honorable (207.867 téléspectateurs pour le premier épisode et 251.688 pour le second) compte tenu du contexte : une présentation à une heure plus tardive, un premier épisode diffusé le jour même où se déroulaient les événements du Capitole, une campagne de presse modeste, un programme entièrement sous-titré…

Le regard d’historiens relégué sur la plateforme Auvio de la RTBF

Initialement, le documentaire devait être accompagné d’un second volet, « Le regard d’historiens », à l’instar des séries diffusées sur Canvas. La RTBF a fait un autre choix et ce volet n’est visible que sur la plateforme Auvio et via le site du CegeSoma. Ce second volet n’a pas non plus été repris sur Canvas. Si l’émotion que génère le regard des témoins est essentielle, elle n’en reste pas moins insuffisante dès lors que l’on veut aussi appréhender les faits dans le registre de la connaissance. On sait combien il peut y avoir un fossé entre les représentations sociales et les faits eux-mêmes. Régulièrement aussi on épingle l’absence de connaissances du public sur la Seconde Guerre mondiale, en ciblant particulièrement la jeunesse. Force est de constater que l’absence de la diffusion du volet historique de contextualisation, s’il a bien sollicité quelque regret, n’a pourtant guère fait débat alors que précisément un de ces objectifs était de recontextualiser les faits et de permettre leur compréhension, notamment par un public « jeune » . Sous le titre « Devoir de mémoire : la grande passoire », le journaliste et réalisateur Sylvestre Sbille est revenu, dans L’Écho du 2 janvier 2021, sur l’émission à la fois pour regretter l’absence de débat après sa diffusion mais aussi le manque de connaissances relatives à cette période parmi les élèves de l’enseignement secondaire sans pourtant mentionner le complément historique à l’émission.

Le retour des « vieux démons »

Il y a quelques jours, à l’occasion de la polémique sur la présence de Staf De Clercq et d’August Borms dans une galerie de portraits de personnalités ayant contribué à l’émancipation de la langue et du peuple flamands dans une édition spéciale du magazine Newsweek, l’historien Hervé Hasquin déclarait dans les colonnes du journal Le Soir : « pourquoi ne dit-on pas qu’il y a eu aussi des collaborateurs wallons qui étaient d’authentiques fascistes, alors que le nationalisme flamand a surtout trouvé dans la collaboration avec l’Occupant une manière d’arriver à ses fins ». Et l’ancien ministre-président d’insister sur la nécessité d’expliquer et de dénoncer une histoire par omission. Il nous semble pourtant que cette omission ne correspond nullement à la réalité mais bien à des choix médiatiques. Depuis longtemps, toutes les controverses relatives au passé de collaboration de telle ou telle personnalité fonctionnent comme un soufflé : beaucoup de vagues, des cris, polémiques et controverses et puis plus rien. Le soufflé retombe et perd son pouvoir d’attraction. L’information privilégie le scoop, l’effet d’annonce. Ce n’est pas à la suite de la diffusion du documentaire « Les Enfants de la Collaboration » que le monde politique a réclamé l’accès aux archives mais bien suite à la présence de Staf De Clercq et d’August Borms dans le magazine 50 jaar Vlaams Parlement. Or, comme le rappelle l’archiviste général Karel Velle, l’émission a bel et bien provoqué une demande importante d’accès aux archives : sur les 89 demandes introduites côté francophone en 2020, 46 l’ont été entre le 25 novembre (date de diffusion de l’émission sur la RTBF) et le 31 décembre 2020. Il y a donc bel et bien une véritable demande sociale et un besoin d’histoire, de confrontation à la réalité des faits, au-delà des émotions.

Un travail dans l’ombre ?

Depuis de nombreuses années, les historiens ont consacré des travaux à la collaboration et à ses conséquences. Certes, des pans de cette histoire restent à écrire. Les archives de la répression sont loin d’avoir révélé tous leurs secrets. Mais au-delà des polémiques, des controverses, c’est aussi une histoire sociale des engagements qui peut s’écrire, une histoire des procédures judiciaires et des attentes sociétales qui les accompagnaient. Quel(s) regard(s) les contemporains ont-ils porté sur ces procès ? Si les premières condamnations font la une des journaux, ils ne sont que six journalistes à suivre le procès de Léon Degrelle en décembre 1944. Dans le public, il n’y a qu’une vingtaine de personnes. Il est vrai que le principal intéressé brille par son absence. Quelques mois plus tard, en septembre 1945, la mort de Leo Vindevogel, bourgmestre de Renaix et seul parlementaire exécuté pour collaboration, ne fait l’objet que d’un entrefilet à la une du Nieuwe Standaard alors que dix ans plus tard, le même journal n’hésitera pas à comparer cette condamnation à l’affaire Dreyfus. La complexité de ces mécanismes ne peut se résumer à un scoop ou à une colère nourrie par l’émotion.

Et demain ?

Reste pourtant à espérer que ces controverses puissent contribuer à faire avancer le débat. En d’autres termes, que la gestion et le processus de consultation des archives de la répression soient laissés aux Archives de l’État mais aussi que la recherche et la diffusion des connaissances qu’elle génère trouvent une véritable place là où le besoin existe : dans l’enseignement, dans le débat public et dans les livres d’histoire.

Chantal Kesteloot