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La guerre a-t-elle changé le nom de ma rue ?

Le poids des occupations et des guerres

La parution de l’ouvrage 'Les noms des lieux à Bruxelles' nous offre l’occasion de revenir sur cette question et ses enjeux dans le cadre des deux guerres mondiales.

Saviez-vous, par exemple, que la commune d’Evere a été la première à supprimer « sa » rue Cyriel Verschaeve. La décision a été prise par le collège échevinal dès le 21 septembre 1944. Dans le même temps, la rue Ernest Claes a également été débaptisée.

Les nouvelles appellations sont choisies avec soin : rue du Maquis pour la première et rue de la Résistance pour la seconde. Épinglons également la décision prise par le conseil communal de Bruxelles de débaptiser l’avenue du Midi en avenue de Stalingrad en juillet 1945 et non en 1948 comme le mentionne un panneau explicatif installé sur place en 2012. En réalité, la Ville voulait rendre hommage au Maréchal Staline mais la commune de Woluwe-Saint-Lambert l’avait devancée. De fait, en novembre 1944, la Commune – dirigée par une majorité libérale/socialiste – décide de débaptiser la place de Finlande, une dénomination qui remonte à janvier 1940, pour la transformer en place Maréchal Staline.
Il ne s’agit nullement d’un lieu improbable mais bien de la place où se dresse la Maison communale, l’actuelle place Tomberg. À l’époque, Woluwe-Saint-Lambert n’est pas encore aussi urbanisée qu’elle ne l’est aujourd’hui et l’environnement est plutôt champêtre. Venu en éclaireur, l’ambassadeur soviétique trouve le lieu indigne du « Petit Père des peuples » … La place Maréchal Staline ne verra donc jamais le jour mais, entretemps, la Ville de Bruxelles n’ayant pu rendre hommage au dirigeant soviétique se rabat… sur la ville martyre de Stalingrad !
L’artère est officiellement inaugurée en présence de l’ambassadeur soviétique en décembre 1945. À cette occasion, le bourgmestre de Bruxelles, le libéral Joseph Vandemeulebroeck, ne manque pas de rendre un vibrant hommage à Staline : « notre admiration pour leur brillant dirigeant est sans limite et nous ne l’oublierons jamais ». Jusqu’à ce jour, aucune des tentatives de changement de nom n’a abouti.

Ces deux exemples nous rappellent combien les noms de lieux sont des marqueurs importants de notre paysage. Les deux guerres mondiales ont largement contribué à les façonner. Si le nombre de voiries de la capitale honorant de manière directe la mémoire de la Première Guerre mondiale est bien plus élevé que celles consacrées à la Seconde - 263 pour la Première et 182 pour la Seconde - , c’est simplement que ces changements sont majoritairement intervenus dans l’entre-deux-guerres, à l’heure où la capitale a connu un impressionnant développement urbanistique et démographique nécessitant la percée de multiples nouvelles artères.
Quand on s’intéresse aux changements générés par les deux conflits mondiaux, ce sont bien entendu avant tout les après-guerres que l’on scrute. Pourtant, il n’est sans doute pas sans intérêt de pointer le fait que durant les conflits eux-mêmes, cette question est bel et bien présente. C’est ainsi que durant la Première Guerre mondiale, les communes bruxelloises s’attaquent une fois de plus à l’épineuse question des doublons. Et durant la seconde occupation, le secrétaire général Gerard Romsée veut profiter des circonstances pour durcir les conditions de changements, remettre en cause les débaptisations récentes et en revenir à des dénominations qui fleurent bon la tradition. Ses projets n’auront certes pas le temps d’aboutir mais laisseront des traces sur le plan législatif, rendant les processus de changements plus difficiles.

Des (res)sources en ligne

Cette question de la dénomination des noms de lieux à Bruxelles a fait l’objet du cycle de conférences « Nom d’une rue » organisé par l’Académie royale de Belgique. Ces conférences peuvent être revues sur la chaîne Youtube de l’Académie (Académie royale de Belgique - YouTube).

Par ailleurs, la base de données reprenant 5.099 odonymes uniques est désormais en ligne (OdonIris - EBxl). Outre un ensemble de cartes librement téléchargeables, il est également possible d’accéder, via la plateforme Zenodo, au fichier Excel reprenant une série de données qui ont servi de base à l’établissement des catégories et sous-catégories et donc aussi des cartes (voir fichier odoniris_V2.csv). L’outil est perfectible et évolutif. Via un onglet dédié, chaque utilisateur peut formuler des suggestions de modifications en mentionnant les sources adéquates. La base de données pourra ainsi être améliorée grâce à un processus participatif.

Enfin, la publication Les noms de lieux à Bruxelles. Enjeux passés et présents, est désormais disponible en versions française et néerlandaise. Elle sera également sous peu accessible en ligne dans sa version française sur la plateforme Les noms des lieux à Bruxelles - EUB. La version néerlandaise l’est d’ores et déjà sur la plateforme Brusselse plaatsnamen | Leuven University Press.